Flic de Valentin Gendrot

Imaginez un boulot où tout est décrépit autour de vous: vos voitures de fonction, vos locaux ou encore vos équipements. Histoire d’ajouter un peu de sel, vous portez un uniforme qui déclenche d’emblée l’hostilité d’une partie des gens que vous croisez. Vous êtes formés à la va-vite, plongés dans des situations chaotiques, avec, en plus, l’impératif insidieux de suivre une « politique du chiffre » souvent absurde.

Chronique que je dédicace à tous mes collègues de voie publique qui ne sont pas des Mano, des Toto ou des Stan tels que décrit par l’auteur

Flic. Quatre lettres pour définir un métier aux multiples facettes. Un métier que j’aime. Un métier qu’a infiltré Valentin Gendrot pour nous en livrer un livre fort discutable.

Quand j’ai entendu parler de cette sortie littéraire, comme beaucoup de mes collègues, je me suis élevée contre les extraits que j’avais pu en lire. Je trouvais la plume romancée, les propos « à charge » et la méthode discutable. J’ai donc voulu me faire mon idée et je me suis lancée dans le lecture de Flic.

Je pourrais vous en faire une analyse complète, j’ai quatre pages de notes, mais le trop étant l’ennemi du bien, je vais essayer d’être concise et de rester concentrée sur l’essentiel. Je précise que j’ai failli m’ arrêter à la note des éditeurs qui démontre la volonté d’inscrire ce livre dans une démarche de sensationnalisme plus que de journalisme : les flics sont violents, racistes et homophobes, Valentin Gendrot va vous le prouver. Voilà, en substance, ce qu’ils sous entendent.

Infiltrer la police nationale. Une démarche couillue, je dois bien l’avouer, même si très discutable. Valentin Gendrot ouvre son roman avec une scène qu’il dit avoir vécu. Il place son lecteur dans le bain : la police est violente et les violences ne sont pas justifiées. Son cadre est posé. Il explique ensuite le cheminement qui l’a conduit à son infiltration, présentant les épreuves de recrutement et là, j’ai un problème. Il ment. En effet, Valentin Gendrot indique avoir été recruté dans la zone ouest or ce n’est pas le cas. Vous vous doutez bien que depuis cette parution, nous nous sommes remis en question côté recrutement et nous avons vérifié. Voici donc un premier mensonge qui m’interroge quant à la suite des évènements qu’il va relater…

Au fil des pages, je découvre une plume plus romancée que journalistique. Je m’attends à un véritable travail d’investigation, mais il n’en est rien.

Pour le côté tous les policiers sont des méchants, il va falloir repasser… Presque deux ans dans nos rangs et Valentin Gendrot n’évoque que trois ou quatre interventions et quelques comportements déviants. Les déviances. Une réalité. Je ne chercherais pas à nier. Je les condamne, comme beaucoup d’entre nous. Jusque là, Valentin Gendrot ne nous apprend rien. En outre, il cite constamment les mêmes personnes. Il évoque souvent des histoires qui lui sont racontées et pas des choses qu’il a vécu. Trois ou quatre individus reflètent-ils l’ensemble d’une profession ? Les faits qu’il relate sont-ils vrais ? ( Je vous rappelle qu’il commence son livre par un mensonge) . Le lecteur est en droit de se poser la question. En tous cas, je me la pose. Autre fait qui m’interpelle : sa description des policiers incriminés. Il nous parle de leurs déviances, mais à aucun moment il ne nous parle d’eux (très peu). Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur histoire ? L’auteur s’est-il seulement intéressé aux femmes et aux hommes qu’il a rencontré. Sur la trentaine de policiers qui composaient sa brigade, il n’en n’évoque que trois ou quatre. En revanche, il nous parle beaucoup de lui, trop même. Il évoque d’ailleurs le décès de son papa, son plan tinder… Des choses qui n’ont pas leur place dans ce livre qui se veut le reflet de la première infiltration d’un journaliste dans la police nationale.

Très sincèrement, pour ma part, il ne s’agit pas d’infiltration, mais de voyeurisme, un moyen comme un autre de se faire de l’argent. Comme un autre non, parce que cette infiltration va mettre son auteur en orbite journalistique et créer un peu plus de défiance entre nos deux professions. Où est le journalisme d’investigation promis par la campagne médiatique ? A aucun moment, alors qu’il nous décrit sa vie en brigade dans le XIXème arrondissement, Valentin Gendrot ne présente le tissu économique et social d’un des territoires les plus cosmopolites de Paris. Il ne donne pas les chiffres de la délinquance. Il ne présente pas ses habitants. Il parle à peine du trafic de stups qui gangrène les rues. Il ne parle pas des liens qui peuvent aussi se nouer entre habitants du quartier et policiers. En revanche, il nous fait un ou deux chapitres entiers sur les statistiques de contrôles dit « au faciès » et sur les difficiles relations police/population que d’autres avant lui ont plus ou moins brillamment analysé.

Du voyeurisme encore quand le suicide d’un collègue ne fait l’objet que de surfaçage, quand l’auteur dit « couvrir cette bavure me permettra peut-être d’en dénoncer mille ». Alors c’était ça Valentin l’objectif ? Dénoncer mille bavures tout en gagnant votre vie et en étant stable géographiquement « si je reste ici un an à l’Infirmerie, je m’assure enfin une stabilité géographique et financière ». ( Il est parfois facile de sortir des phrases de leur contexte).

Enfin, côté style j’ai eu le sentiment de lire le journal intime d’un jeune adulte, voire d’un adolescent qui découvre la vraie vie « je sortais beaucoup, parfois tous les soirs. Je picolais, bavardais, me couchais à l’aube » (avant l’infiltration). Un récit romancé parsemé de statistiques, peu de faits, beaucoup de « on dit »… Adieu le Pulitzer.

Alors oui, je pourrais me modérer, le remercier d’avoir dénoncé l’état de vétusté des locaux, des véhicules… (secret de polichinelle). Je pourrais m’exprimer sur d’autres sujets mais même dans une chronique, j’ai un devoir de réserve et ce livre n’ouvre aucun débat sur les sujets qui pourraient être sensibles.

Flic a été présenté par les médias comme un phénomène. Le livre choc qui présenterait la police de l’intérieur. Un livre qui présenterait nos déviances, nos violences, nos conditions de travail… Si vous vous attendiez à du sensationnalisme, des révélations croustillantes, passez votre chemin. Vous en apprendrez davantage sur W9 ou dans un film d’Olivier Marchal. Si vous rêviez de lire la preuve que la police est violente et raciste, vous ne la trouverez pas non plus.

En définitive, ce livre n’est que le reflet d’un défi personnel que s’est lancé l’auteur, une énième infiltration à accrocher à son tableau. C’est fort dommage. En deux ans d’infiltration, l’auteur avait pourtant la possibilité de recueillir de la matière, de la travailler, d’aller au fond des choses et de montrer réellement les dessous de la police nationale. Mais aucune analyse, aucune exploitation des faits, aucune contextualisation… Un flop qui pourtant servira sans doute son auteur et pour cela, bravo Mr Gendrot, vous avez capté la lumière des projecteurs.

Flic, de Valentin Gendrot paru aux éditions Goutte d’or le 03 septembre 2020.


9 réflexions sur “Flic de Valentin Gendrot

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